Les centres de rétention administratifs : des prisons qui ne disent pas leur nom

Lundi 19 Février 2018.

Caméra ou pas

La visite du centre de rétention commence par une incertitude. Les journalistes de France 3 qui nous accompagnent pourront-ils rentrer avec leurs caméras ? Au départ, c’est plutôt non. Puis, le directeur zonal de la Police aux frontières, Patricio Martin, leur donne l’autorisation avec les réserves légitimes : ne pas filmer les fonctionnaires et les retenus sans leur autorisation. La visite peut commencer.

85 fonctionnaires pour 86 places

Nous sommes guidés par le commandant du centre de rétention qui nous délivre quantité d’informations sur le centre, ouvert en 2006, et son activité.

On pourrait croire que la localisation près de l’aéroport permet d’écourter le transport des expulsés. Il n’en est rien. La majorité des expulsés transitent par l’Aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle. C’est la faiblesse du coût du foncier à cet endroit qui a été le facteur déterminant de localisation.

Près de 85 fonctionnaires de police travaillent en son sein. Le centre dispose de 86 places réparties en quatre zones isolées les unes des autres et fermées. Trois zones totalisant 70 places (30+20+20) sont réservées aux hommes. Une zone de 16 places est réservée aux femmes.

Les migrants en passe d’être expulsés de passage dans le centre sont essentiellement des personnes cherchant à se fixer en France. Il y a aussi un petit nombre de sortants de prison qui subissent la double peine. Les individus arrêtés sur le territoire national pour qui la France n’est qu’un pays de transit sont minoritaires. On y rencontre aussi des « dublinés », personnes en situation irrégulière arrêtées et reconduites dans le pays européen où elles avaient précédemment effectué une demande d’asile, le plus souvent en Italie, Grèce mais aussi Allemagne et Bulgarie.

La durée moyenne de rétention est de 7,65 jours. Certains y restent 45 jours.

Des séjours de longue durée

Nous évoquons avec les fonctionnaires de police présents le projet de loi asile et immigration et la disposition qui vise à allonger de 45 à 90 jours la possibilité de maintenir dans les CRA des étrangers en situation irrégulière. Cette mesure se révèle inutile. En effet, pour expulser il faut un document issu du consulat du pays de cette personne, indiquant que le pays reconnaît cette personne et est prête à la récupérer. Dans bien des cas, l’expulsion se révèle impossible car l’État en question ne se prête pas au jeu. Ainsi, certains retenus ont leur rond de serviette dans le CRA de Lesquin. Concrètement, un sans papier est arrêté et placé en rétention. Son pays ne délivre pas les documents consulaires nécessaires à son retour au pays. Il reste 45 jours puis est relâché. Il est arrêté une nouvelle fois. Placement en rétention, non-délivrance des documents, détention de 45 jours puis relâchement une nouvelle fois. On recommence ?

Appelez le 15 : Gérard Collomb, victime d’une ciottizite à lepénocoque.

L’allongement de la durée de rétention est nuisible pour deux raisons : elle porte atteinte un peu plus aux droits de la personne humaine. Une personne n’ayant commis aucun délit et ne remplissant pas les conditions pour quitter le territoire est maintenue en rétention et peut être reprise et remise en rétention pour… rien. Plus gênant pour le ministre, les rédacteurs de la réforme et les partisans des coups de menton autoritaire à la Le Pen, cela risque de freiner le turn-over dans les centres de rétention. Ils diront : « nous en construirons de nouveau ». Nous répondrons : « Ne peut-on pas mieux dépenser l’argent public ? ».

En 2017, 1219 placés en rétention à Lesquin avait été arrêtés dans le Nord. Le centre a accueilli 2755 retenus en tout et un peu moins d’un millier se sont faits expulser du territoire. Belle illustration de ce que nous évoquions ci-dessus.

Une prison pour sans-papiers

La visite débute par le greffe, point de passage obligé pour tous les retenus à leur entrée et à leur sortie. L’ensemble des retenus y est répertorié. Les sans-papiers maghrébins sont largement majoritaires. Preuve que cet espace doit être une priorité pour une politique de coopération et d’aide au développement efficace. On ne quitte pas son pays et les siens de bon coeur.

Nous poursuivons avec le bloc médical, ses cabinets et sa pharmacie. Il est ouvert de 8h à 17 h et un infirmier y travaille à plein temps. Le centre a une convention avec le Centre hospitalier de Seclin qui y détache des médecins et fournit les médicaments. Nous ne verrons pas les parloirs faute de temps.

Direction les trois cellules d’isolement, utilisées 19 fois l’année dernière selon nos guides.

Nous passons une porte blindée et fermée. Un couloir rectiligne dessert les quatre zones contenant les cellules. Au milieu de ce couloir un vaste patio desservant lui-même le réfectoire ainsi que les bureaux de l’OFII, de l’Ordre de Malte et une bibliothèque. L’Ordre de Malte veille à ce que les personnes puissent effectuer leur demande d’asile, leur demande de régularisation ou encore favoriser la libération quand il s’avère que la rétention ne débouchera pas sur une expulsion. C’est d’ailleurs une personne sur deux qui est libérée par le juge des libertés et de la détention (JLD) au CRA de Lesquin, bien plus que les 19% de moyenne nationale. Les fonctionnaires de l’OFII accompagnent les détenus dans leur vie quotidienne et dans les contacts avec l’extérieur (contact éventuel avec des proches, achats, démarches bancaires, etc).

Le matin, les retenus peuvent y circuler librement. Un migrant qui ne l’aurait pas fait peut faire une demande d’asile sur le CRA. Dans ce cas, l’OFPRA a cinq jours pour statuer. Je discute longuement avec un tunisien menacé d’expulsion.

Promiscuité et ennui

Nous visitons ensuite les zones de rétention. Les cellules sont ouvertes et chaque retenu peut circuler dans l’aile à l’intérieur de laquelle il réside (encore une similitude avec les centres de détention et la prison).

Chaque aile dispose d’une cour extérieure avec une table de ping-pong en dur, ainsi que d’une salle de baby-foot (avec des barres tordues évidemment…) et d’une salle de télévision. Clairement, c’est plutôt l’oisiveté qui domine faute de mieux.

Nous avons d’abord visité l’aile réservée aux femmes. Nous y avons croisé deux sans-papiers albanaises ainsi qu’une ressortissante vietnamienne. Dans la zone réservée aux hommes que l’on nous a présenté, albanais et maghrébins se côtoient. On s’ennuie ferme. Deux ressortissants marocains, présents depuis plus de deux semaines se confient. L’un d’entre eux nous confirme avoir été arrêté à Auxerre. Sûr d’être relâché, sa plus grande crainte portait sur son retour dans la ville où il avait élu domicile…

L’existence de ces centres de rétention doit être remise en question. Les défis migratoires ne peuvent être soldés par une politique de retour forcé au pays. Il existe des alternatives à ces prisons : centres d’accueil ouverts, foyers, assignations à résidence. Les États européens mobilisent des moyens considérables pour des résultats qui ne peuvent qu’être décevants pour les expulseurs effrénés. Défendons une politique d’accueil digne et de coopération équitable pour la prospérité des pays d’émigration.

 

 

Ugo Bernalicis, Député France insoumise du Département du Nord

François Duriez, Attaché parlementaire

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